Les Dieux dans Phèdre ( cours du mercredi 24 janvier)

 En cours vous avez pris des notes et je vous ai demandé de trouver des images pour illustrer la présence des dieux cités dans l'art pour illustrer le propos.

La mythologie au XVII° siècle 

Trois raisons expliquent la place des dieux dans Phèdre. La formation reçue par Racine à Port-Royal accorde une large place à l’hellénisme ; de plus il est un partisan des « Anciens », qui accordent une profondeur à la mythologie antique, au-delà de la simple légende ; enfin l’aristocratie du temps baigne dans la mythologie, par la décoration des jardins et des maisons. 

La mythologie sert, en effet, d’ornement, dans l’architecture, les arts plastiques, la poésie… Elle permet aussi des comparaisons, par exemple à Hercule pour chanter la gloire des héros, à Apollon pour le roi… Au niveau moral, elle soutient deux tendances opposées, l’hédonisme, culte du plaisir sans frein, dont les dieux antiques donnent eux-mêmes l’exemple, et, inversement, la notion de « faute », à travers le châtiment que reçoivent tant de héros dans les œuvres antiques. 

Mais au XVII° siècle le christianisme est prépondérant. Ainsi, alors qu’Euripide, dans son Hippolyte, dont s'inspire Racine, fait intervenir directement les dieux dans sa pièce (Aphrodite au début, Artémis à la fin), Racine prend du recul quand il évoque des faits mythologiques. On peut citer le rôle des « dit-on », par exemple pour mentionner le rôle de Minos, juge des Enfers ou dans le récit de Théramène, quand il évoque l’apparition de Neptune.

 


Les dieux ancêtres   

Chaque personnage de la pièce se rattache au divin par ses origines.  Aricie descend de Vulcain et de la Terre (vers 421 : « Reste du sang d’un roi, noble fils de la Terre »), et elle garde de cet héritage une forme de solidité, un caractère ferme et lucide.

Hippolyte est le fils d’Antiope, une amazone qui a trahi son peuple en permettant à ce fils de rester en vie. Il a été voué à Artémis-Diane, ce qui explique son goût pour la chasse, mais aussi l’oblige à la chasteté. Or, l’amour qu’il éprouve pour Aricie a métamorphosé Hippolyte. « Asservi maintenant sous la commune loi » (vers 535), il a renoncé à ses plus chers plaisirs : « Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune ; » (vers 549). En cela, il se sent coupable.  

Thésée, lui, descend de Mars par sa mère, avec pour ancêtres les deux plus grands dieux, Jupiter et Junon. Cela lui donne cette dimension héroïque, rappelée tout au long de la pièce : il est le tueur de « monstres ». Mais, aveuglé par son orgueil de roi, il ne reconnaîtra pas le monstre qui vit dans sa propre maison, Phèdre son épouse. 


 

Phèdre descend d’Apollon-Le Soleil par sa mère, Pasiphaé, et par son père, Minos, de Jupiter, ce qu’elle rappelle elle-même : « [...] et je soutiens la vue / De ce sacré soleil dont je suis descendue? / J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux [...] » (vers 1273-1275). Ce rappel met en valeur sa propre indignité, sa déchéance par rapport à de tels ancêtres, qui, de plus, incarnent une toute-puissance dont elle redoute le regard sévère. Ses origines familiales la placent sous un double héritage, de lumière par sa mère (d’où son nom, « Phaedra », la lumineuse), mais aussi d’ombre par son père, devenu, en compagnie d’Eaque et de Rhadamante, juge suprême aux Enfers : « Minos juge aux Enfers tous les pâles humains. » (vers 1280). 

 

Cette lumière s’illustre par sa lucidité, l’éclairage brutal qu’elle jette sur sa propre passion ; quant à l’ombre, ce sont aussi les ténèbres de l’inconscient, les sombres pulsions et les désirs coupables qui l’agitent.

Les dieux acteurs   

Maiis la tragédie repose aussi sur l’intervention des dieux qui décident du destin des hommes, ici Vénus et Neptune. 

Maintes fois mentionnée dans la pièce, Vénus est présentée par Phèdre comme la cause même de sa passion, car elle exerce « sa vengeance » sur toute la descendance du Soleil, coupable d’avoir éclairé ses amours adultères avec Mars. Il est impossible à Phèdre de résister à sa puissance, alors même qu’elle l’implore de l’en délivrer. Mais cette fatalité offre aussi à Phèdre une excuse à son égarement : « C’est Vénus toute entière à sa proie attachée » (vers 306), « Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste » (vers 1625). 

Mais, parallèlement, Hippolyte est aussi la victime de Vénus, car, voué à Diane, il a trop longtemps méprisé l’amour que symbolise la déesse : elle lui inflige donc son amour pour Aricie, amour interdit par Thésée qui veut qu’avec elle s’éteigne la race de son ennemi, Pallante. Le paradoxe est que Phèdre, victime de Vénus, la change en alliée sous l’effet de la colère qu’elle éprouve à se voir rejetée par l’être qu’elle aime, comme le montre son imploration (scène 2,acte III) : « Déesse, venge-toi [...] / Q’il aime… ». Ironie des dieux… c’est précisément quand elle apprendra de Thésée qu’Hippolyte « aime » Aricie que Phèdre renoncera à rétablir la vérité qui aurait pu sauver la vie de ce jeune héros !

 


 Neptune est le protecteur de Thésée, qui « d’infâmes assassins nettoya [s]on rivage », comme le rappelle celui-ci lorsqu’il l’invoque à l’acte IV, scène 2 : « Souviens-toi que pour prix de mes efforts heureux, / Tu promis d’exaucer le premier de mes vœux ». Mais là encore, se manifeste l’ironie cruelle des dieux, puisque Neptune profite de l’aveuglement du roi pour satisfaire sa propre vengeance contre Hippolyte, qui délaisse ses chevaux, faute impardonnable pour ce dieu qui les avait créés à partir des vagues de l’océan et les avait offerts aux hommes. Ainsi les dieux se jouent de la faiblesse des mortels : « Espérons de Neptune une prompte justice » (vers 1191) déclare Thésée, mais cette « justice » ne fait que reproduire l’incapacité humaine de décider du juste et de l’injuste. Évoquant l’action du « ciel », Aricie lui donne tout son sens : « Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes ; / Ses présents sont souvent la peine de nos crimes. » 

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