Etude de la tirade de Phède Acte I scène 3 vers 269 à 306

 

Acte I, scène 3 : l'aveu de Phèdre à Oenone

(vers 269-306)

INTRODUCTION

C'est en 1677 que Racine fait représenter Phèdre, pièce inspirée de deux tragédies antiques : Hippolyte de l'auteur grec Euripide, et Phèdre de l'auteur latin Sénèque. Racine place au centre de l'intrigue une héroïne déchirée entre sa passion violente pour son beau-fils, et sa conscience qui juge sévèrement cet amour interdit.

La scène d'exposition entre Hippolyte et son gouverneur, Théramène, a présenté la situation au palais, alors que chacun ignore où est le roi Thésée. Hippolyte avoue son amour pour Aricie, prisonnière de Thésée suite au complot de ses frères contre lui, et annonce son départ pour aller rechercher son père.

Lorsque Phèdre entre en scène, à la scène 3, elle apparaît faible, désireuse de mourir. Alors qu'Oenone, au début de la scène 3, la presse de questions, elle lui avoue la terrible vérité : elle aime Hippolyte.

Comment la tirade lyrique de Phèdre représente-t-elle la passion ?

LES MANIFESTATIONS DE LA PASSION

La représentation est celle d'un coup de foudre, avec toutes ses manifestations : un désordre amoureux, qui entraîne des troubles physiques et moraux.

La passion se manifeste au premier regard (« je le vis » en tête de vers) et provoque aussitôt une dépossession de soi, marquée par les oppositions, dont la violence est soutenue par l'assonance aiguë en [ i ]. Dans les couleurs du visage, le passage d'un extrême à l'autre (« je rougis, je pâlis ») image à la fois une brûlure et une peur panique. Cette opposition se retrouve dans les sensations, entre le froid de glace et la brûlure, toujours avec l'assonance en [ i ] (« je sentis  »),  soutenue par un parallélisme en chiasme : « et transir et brûler ». Ainsi, les facultés physiques sont anéanties. À peine le premier regard a-t-il perçu Hippolyte, que la vision s'inverse en aveuglement : « Mes yeux ne voyaient plus ». Cette négation de soi est redoublée par le silence, qui déshumanise l'être, « je ne pouvais parler », forme d'oppression de la respiration qu'elle retrouve, par opposition, quand elle ne voit plus Hippolyte : « je respirais ». 

Le corps a donc perdu toute maîtrise de soi, et cela conduit à la métaphore de la maladie : « mon mal », « incurable amour »,« remèdes ».

Les troubles physiques sont la manifestation extérieures du désordre moral, puisque cet amour est condamné par la conscience, aussitôt qu'il naît : « Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue », repris par « Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée ». Ce tétramètre souligne l'opposition entre la volonté (« cherchais ») et l'égarement, la perte de toute volonté capable de contrôler les sentiments. L’être se trouve ainsi intérieurement divisé sous l'effet de la passion.

L'égarement de la raison se manifeste dans le jugement porté sur l’être aimé. La tirade s’ouvre, en effet, sur le mot « ennemi », mais le rythme du tétramètre marque nettement le paradoxe entre le rejet, la lutte, et la réalité de la passion : « Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre ». Nous y constatons la dimension religieuse associée à Hippolyte. D’abord, l’enjambement du vers 286 substitue Hippolyte à Vénus : « J'adorais Hippolyte » ; puis l'opposition du vers 288 élimine Vénus : « J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer ».

Cette idéalisation d'Hippolyte renforce la dissociation intérieure puisque on note à nouveau l'opposition entre les signes extérieurs (« ma bouche », « j'offrais ») et la vérité intérieure du "je", enfermé dans son silence.

LA FATALITÉ TRAGIQUE

Racine reprend l’héritage de ses modèles antiques, leur vision de l'héroïne tragique, victime d’une hérédité fatale.

Dès le début de la tirade, cette passion est montrée comme une ironie tragique dont Phèdre est la victime. L'indice temporel « à peine » amplifie le contraste entre le vers 271 (« Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ») et cette irruption de la passion, involontaire : « Athènes me montra […] ». Nous reconnaissons en cela l'image traditionnelle des dieux antiques, qui se plaisent à se moquer des hommes et de leurs illusions, les accablant alors même qu'ils croient être heureux. Ici il s'agit de « Vénus », et Phèdre rappelle la malédiction qui pèse sur elle, comme sur toute sa famille. L'inversion syntaxique place à la rime l'action terrible de la fatalité divine : « ses feux redoutables / D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables ». Cela est repris dans l'image finale, qui transforme la déesse en un cruel prédateur : « C'est Vénus toute entière à sa proie attachée ». La passion de Phèdre est-elle alors coupable ?

Je suis Vénus, renommée entre les déesses, et souvent invoquée par les mortels : je règne dans les deux, sur tous les êtres qui voient la clarté du soleil, ou qui peuplent la mer jusqu'aux bornes atlantiques ; je favorise ceux qui respectent ma puissance, et je renverse les orgueilleux qui me bravent : car il est aussi dans la nature des dieux de se plaire aux hommages que leur rendent les hommes. Je montrerai bientôt la vérité de mes paroles. Le fils de Thésée, Hippolyte, né d'une Amazone, élève du chaste Pitthée, seul ici entre les citoyens de Trézène, m'appelle la plus malfaisante des divinités ; il dédaigne l'amour et fuit le mariage. […]  les outrages d'Hippolyte envers moi, je les punirai aujourd'hui même. J'ai dès longtemps préparé ma vengeance, il m'en coûtera peu pour l'accomplir.

Euripide, Hippolyte, 428 av. J.-C., prologue : la puissance de Vénus

L’héroïne rappelle d’ailleurs longuement toutes ses tentatives pour lutter contre sa passion, immédiatement reconnue comme coupable.

Il s’agit d’abord de se concilier la divinité cause de la malédiction. D’où le recours à la religion, présenté à travers une gradation qui accentue les efforts : les « vœux assidus », au pluriel, se réfèrent aux prières incessantes, explicitées par « ma bouche implorait le nom de la Déesse ». Puis, vient un acte plus important : « je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner ». Enfin l’ordre syntaxique et l’emploi du pluriel dans « "De victimes moi-même à toute heure entourée », « au pied des autels que je faisais fumer » et « sur les autels ma main brûlait l'encens », montrent la participation active de Phèdre aux sacrifices.

Dans un second temps, intervient la décision de supprimer la tentation, en ne voyant plus Hippolyte, choix mis en valeur dans le premier hémistiche : « Je l'évitais partout ». Nous notons aussi la multiplication des actions qui visent toutes à se protéger, avec la succession des passés simples, « j'excitai », « j'affectai », « je pressai », tandis que « mes cris éternels » insiste sur la durée de cet effort. Toutes ces hyperboles soulignent le désir sincère de renoncer à cet amour interdit.

Mais l'amplification des tentatives fait d'autant plus ressortir l'échec, qui prend alors toute sa dimension tragique. Le chiasme, soutenu par l’’exclamation, « D'un incurable amour remèdes impuissants », met en relief les adjectifs au suffixe négatif, négation reprise en tête de vers, « En vain ».

Cet échec est renforcé par la juxtaposition des tentatives et de leur échec : aux vers 285-286 (« implorait » / « adorais ») et aux vers 289-290 (« évitais » / « retrouvaient »), enfin dans un contraste rythmique. Aux quatre vers 297 à 300, pour évoquer l’ultime tentative, celle de faire chasser Hippolyte, répondent six vers (301-306) pour l’échec. De plus, Phèdre nie toute responsabilité dans cet échec : « Par mon époux lui-même à Trézène amenée ». Enfin, chaque échec s’accompagne d’une lamentation : « Ô comble de misère », « Vaine précaution ! », avec la diérèse et le [ e ] muet prononcé, comme dans « cruelle destinée ! » L’atmosphère tragique atteint son apogée par la métaphore finale : « Ma blessure trop vive aussitôt a saigné ».

Tout se passe donc comme si, par avance, toute tentative humaine pour lutter contre la fatalité se trouvait condamnée.

CONCLUSION

 :La passion est cause d'un déchirement intérieur, car le personnage racinien, alors même que sa "raison" est "égarée", conserve la conscience de sa faute. Phèdre sait que son amour est interdit, que le vivre est monstrueux. Même quand elle tente de se trouver des excuses (la fatalité, le "hasard" d'une rencontre, la décision d'un époux...), l'héroïne sait qu'elle est seule responsable de sa volonté défaillante.

Cette tirade conduit aussi à mieux comprendre les choix dramatiques de Racine. La règle d'unité de temps, propre au classicisme, exige que l'action ne dure que 24 heures. Quand la pièce commence, la crise doit donc être déjà à son apogée, d'où la nécessité d'en rappeler l'origine, les étapes. Cet aveu à Oenone est donc l'habile moyen de révéler le passé au public. Mais ce récit est aussi, pour l'héroïne, le moyen de faire le point avec elle-même. Plus qu'un aveu à sa confidente, Oenone, la tirade de Phèdre est d'abord un monologue, une lamentation solitaire de Phèdre, seule face à sa conscience qui la juge.

Phèdre est sur le théâtre de Racine si solitaire qu'elle ne trouve même plus d'interlocuteur à sa taille, que lorsqu'elle semble parler à Oenone ou à Hippolyte elle parle en réalité à elle-même, à une image, à un dieu, et que l'action dont Racine, dans ses drames à plusieurs personnages, confiait le progrès, comme il était naturel, à la conversation, se trouve cette fois confiée au monologue. [...] Monologue, les confidences à Oenone ; monologue, les aveux à Hippolyte – Phèdre se déclare à Hippolyte dans un monologue - monologue, la confession finale à Thésée, - Phèdre meurt devant Thésée dans un monologue.

Chacune de ses apparitions et chacune de ses paroles portent en elles une signification si terrible et si fascinante qu'elles frappent ses partenaires humains d'une horreur et d'une admiration manifestées seulement par des exclamations épouvantées ou par le silence.

Elle ne peut rencontrer que dans un autre monde des interlocuteurs égaux à son mystère. Elle vient parler sur la scène, en quelque sorte pour elle seule, un langage à elle seule intelligible. Aussi bien ses véritables interlocuteurs ne sont-ils pas Oenone, mais Vénus ; pas Thésée, mais le Soleil, mais Minos ; pas Hippolyte, mais l'image adorée d'Hippolyte, - ne sont-ils pas les hommes qui l'entourent, mais ses dieux.

Toutes les paroles de Phèdre se détournent des formes habituelles au commerce des humains pour les formes de la conjuration et de la prière, de la supplication et de l’invocation ; et, les dieux de Phèdre ayant une oreille merveilleusement insensible à toutes les vibrations de la douleur terrestre, ces paroles ne comportent point de réponse.

Thierry MAULNIER, Lecture de Phèdre, 1943 : la  solitude de Phèdre

 

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