Etude des scènes de rencontre: La rencontre de des Grieux et Manon Lescaut

 

Des Grieux prend la parole pour raconter toute son aventure avec Manon. La particularité de ce texte vient ainsi du fait que Des Grieux, par ce récit rétrospectif prend du recul sur sa première rencontre avec la jeune fille.

Comment cette première rencontre annonce-t-elle une passion vouée à l’échec, car bouleversant toutes les normes ?

Ier moment : La rencontre et le coup de foudre de Des Grieux

La rencontre a lieu à un moment décisif. Cadet de sa famille, noble, Des Grieux est destiné à l'ordre de Malte (ordre religieux) qui fera de lui le Chevalier Des Grieux. Il vient de terminer ses études au collège d’Amiens et doit retourner chez ses parents pour les vacances. L’opposition entre le plus-que-parfait « J’avais marqué » et le regret traduit par l’exclamative à l’imparfait « que ne le marquais-je !» qui reprend le même verbe montre avant même que le jeune homme ne détaille l’événement, son caractère fatal, ce qu’appuie l’emploi de l’interjection « Hélas » entre les deux phrases. L’utilisation du conditionnel passé « j’aurais porté chez mon père » accentue ce regret. De même, la précision « la veille même de celui que je devais quitter cette ville » insiste encore sur le caractère presque incroyable de cette rencontre.

La rencontre se fait de manière banale. Des Grieux met en avant son désoeuvrement : « étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras et nous le suivîmes », le passé simple marque la rapidité des actions qui s’enchainent, tandis que la formule restrictive « ne…que », « nous n’avions d’autre motif que la curiosité » dédouane le narrateur de toute intention définie.

Cependant l’apparition de Manon est mise en avant : Des Grieux signale d’abord « quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt », avant de leur opposer Manon. L’emploi de « mais » (conjonction de coordination) souligne sa singularité, d’autant que son comportement est différent : elle « s’arrêta, seule, dans la cour ». (opposition mouvement/immobilité ; multiplicité/ unicité) La qualité principale de Manon est évoquée aussitôt : elle est « fort jeune ». Elle est à l’inverse accompagnée « d’un homme d’un âge avancé » sans qu’on sache exactement de qui il s’agit, ni même quel est son rôle exact. Pour parler de lui, Des Grieux utilise le verbe « paraître » (« il paraissait lui servir de conducteur »), mais le fait est que ce personnage disparaît aussitôt. Le point de vue subjectif du chevalier se manifeste dans cette éclipse de tous les autres personnages présents (Tiberge compris). Ne restent que Des Grieux et Manon.

Cette rencontre est un bouleversement pour le jeune homme, qui mentionnait à la deuxième ligne son « innocence ». Il s’agit bien d’une métamorphose, évoquée par une longue phrase, construite autour d’une proposition principale qui insiste sur Manon, avec l’emploi du terme de « charmante » au sens fort (qui charme, qui envoûte). Les trois propositions relatives, qui définissent Des Grieux avant cette rencontre sont construites en crescendo : "moi, qui n'avait jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue" et dessinent le portrait d’un jeune homme modèle, satisfaisant autant sa famille que la société autour de lui. La rupture est mise en évidence par la proposition consécutive « je me trouvai enflammé tout à coup jusqu’au transport ». On note la rapidité (passé simple, « je me trouvai » ; adverbe temporel « tout d’un coup ») et la violence avec la métaphore « enflammé » et l’hyperbole « jusqu’au transport. De fait les conséquences de cette métamorphose sont immédiates : les défauts de Des Grieux, mentionnés au passé « J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter » sont aussitôt balayés. « Je m’avançai vers la maîtresse de mon coeur » marque le début des aventures du jeune homme : le mouvement traduit son choix et l’implique totalement (« m’avançai » et non « avançai »), tandis que Manon, dont l’identité est encore inconnue est désignée comme « maîtresse de mon coeur », indice de la soumission déjà définitive de Des Grieux à sa passion.

2ème moment : le dialogue entre Des Grieux et Manon, le début d’une liaison

Un dialogue s’instaure ensuite entre les deux personnages, rapporté tantôt par le discours indirect : « je lui demandai», « elle me répondit», « Elle me dit», « je l’assurai que», tantôt par un discours narrativisé... », « je combattis la cruelle intention… », « je lui parlai d’une manière…». L’alternance des réponses permet de voir l’intimité qui s’instaure progressivement entre les deux jeunes gens.

La jeunesse initiale de Manon est d’abord réaffirmée par l’expression « encore moins âgée que moi ». Compte-tenu de la chronologie du roman, elle semble être ici âgée de 16 ans, soit plus jeune de deux ans par rapport à Des Grieux. A la première interrogation de celui-ci, elle répond "ingénument", cet adverbe appuyant l'impression de jeunesse qui se dégage du personnage. La litote « elle reçut mes politesses sans en paraître embarrassée » est ambigüe : confirme-t-elle la naïveté de la jeune fille, ou suggère-t-elle qu’elle est habituée à ces « politesses » de la part d’inconnus ? Sa réponse aux questions du jeune homme met en avant deux instances dominantes, d’un côté sa famille, de l’autre la religion. Elle est destinée au couvent par ses parents, de la même manière que Des Grieux est destiné à l’ordre de Malte par son père.

La réaction de Des Grieux, à cette nouvelle confirme sa métamorphose : emportement, exaltation et désormais refus des contraintes sociales ou morales. On retrouve le schéma, proposition principale « L’amour me rendait déjà si éclairé » / proposition consécutive : « que je regardais ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs ». Peut-être y-a-t-il une intention un peu ironique avec l’emploi de « éclairé », alors même que Des Grieux est en train de tomber dans le piège de la passion (ou celui de Manon ?) Mais le vocabulaire qu’il emploie relève de l’hyperbole : « un coup mortel » et témoigne de sa transformation radicale (le terme de « désirs » au pluriel apparaît pour la première fois dans le texte.

L’intimité progresse entre les deux jeunes gens : Des Grieux fait « comprendre ses sentiments». Introduite par la conjonction de coordination « car» la proposition « elle était bien plus expérimentée que moi" » confirme que Manon est habituée à ce genre de rencontre. Son entrée au couvent apparaît ainsi comme le moyen de se débarrasser d’elle, son comportement ayant déjà été jugé scandaleux par sa famille. L’expression « pour arrêter sans doute son penchant au plaisir » si elle relève de l’euphémisme, (noter la relative « qui s'était déjà déclaré», Manon est absente ici, « le penchant au plaisir » est subi, il se « déclare » lui-même comme une sorte de maladie) n’en est pas moins claire, d’autant que sont alors annoncés « dans la suite, tous ses malheurs et les miens ». La remarque ici témoigne du caractère rétrospectif du récit de Des Grieux, qui donne déjà une image négative de la passion en annonçant son issue tragique.

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