Cours du mercredi 6 décembre en particulier pour les absents: Ma Reine: le thème de la chute, le roman comme récit iniiatique

 

Cours sur Ma Reine

 Plongée in medias res dans MR, le remarquable incipit de ce roman débute par une chute dont le lecteur ne pourrait dire s’il s’agit de la description d’un accident véritable en train de se dérouler, d’un voyage où la conscience est altérée, ou d’une métaphore de la dépression.

 Cet incipit qui s’ouvre immédiatement sur un événement et un mouvement est en réalité une prolepse : le chapitre suivant opère un retour en arrière dans la narration, à l’époque où Shell vit encore dans la station-service avec ses parents.

D’emblée, l’épizeuxe initial, « Je tombais, je tombais »,( figure de style fondée sur la répétition contiguë d'un même terme sans mot de coordination. Figure majoritairement utilisée à l'écrit, elle peut néanmoins intervenir à l'oral (à distinguer dès lors du bégaiement) et a pour but de produire un effet d'emphase ou d'insistance.) l’usage de la première personne et d’un narrateur en point de vue interne, l’imparfait qui crée une sensation de descente longue et vertigineuse, la description d’un corps en détresse, donnent à cette ouverture un tournis incroyable.

Ce choix de l’entrée dans le roman par une chute immédiate est particulièrement déstabilisant et programmatique. ( Voir le cours sur l'incipit)

 

 Les principaux fils de l’intrigue sont présents dès le début:

- le corps dégingandé : « grandes jambes »,

- thème de la chute, polyptote autour du verbe tomber (lignes 1, 2, 13 et dernière ligne.), (Le polyptote est une figure de style qui consiste à employer un mot sous des formes grammaticales différentes, dans une même phrase.)

- maltraitance (autres enfants / adultes : amorce du harcèlement de Macret et des châtiments corporels du père),

- pensées et regard d’enfant.

 

Le récit fonctionne souvent par prolepses (sauts dans le temps et effets d’annonce) : il annonce à plusieurs reprises les futurs échecs.

 

« À force de m’entendre répéter que je n’étais qu’un enfant, et que c’était très bien

comme ça, l’inévitable est arrivé. J’ai voulu leur prouver que j’étais un homme. Et

les hommes, ça fait la guerre... »p13  à mettre en parallèle avec l’annonce  :

« Autant le dire tout de suite, parce que de toute façon tout le monde le sait : la

guerre, je n’y suis jamais arrivé. (…) Mais il n’y aurait pas eu Viviane non plus, la reine aux yeux violents qui parlait comme tous les vents de tous les plateaux, de tous

les pays. C’était mieux que mon vent à moi qui me racontait toujours les mêmes

histoires. Mais j’y reviendrai plus tard, parce que là, Viviane, je ne l’avais pas encore

rencontrée. »p 24

Autre prolepse  à propos de la station-essence et de la maison familiale

« Après ça, je ne l’ai revue qu’une seule fois. ».p30 

On peut parler d'un roman initiatique: le personnage principal saisi au sortir de l'enfance part en quête de sa personnalité et de son devenir. Il connaît des épreuves, fait des rencontres qui le marquent et l'aident à grandir.

Cette quête pour « devenir un homme » passe par deux courtes mentions d’« initiation sexuelle » : une scène de voyeurisme,p27 une autre de masturbation  et l’allusion à des magazines pornographiques enterrés.

 Être un homme, ce sera avant tout fuguer, vivre seul, survivre en pleine nature, échapper aux forces de l’ordre , connaître la faim et la maladie (fièvre et délire qui conduisent à une nouvelle « chute » , mais aussi faire l’expérience de la rencontre : d’une jeune fille, « reine » dont il deviendra le sujet, mais aussi d’un autre solitaire et réprouvé qui deviendra un allié, Matti, le chevrier.

Une des clés de ce parcours initiatique se trouve page 145 Il s’agit d’une quête d’affirmation de soi et d’autonomie : « (…) c’était aussi à cause de mes parents, de Macret, de l’école, que j’étais comme ça, et que je n’avais toujours pas réussi à leur montrer à tous que j’étais moi et que je n’avais besoin de personne, que je pouvais tracer mon chemin tout seul. »p145

 

Être soi, cela passe par la mise en mots et la prise de parole : « je crois que je n’avais jamais parlé autant de toute ma vie ». À noter, Matti (le solitaire qui élève des chèvres) est une autre figure de taiseux, qu’on croit d’abord muet, puis qui se met à parler(voir l’épisode page .p146 p148-150

 Shell va aussi découvrir que chacun porte des blessures et des faiblesses :

« Ce matin-là, (…) j’ai compris quelque chose d’important. J’étais bizarre, pas normal, plein de problèmes, d’accord. On n’arrêtait pas de me le répéter. Mais finalement tout le monde était comme moi. Les autres avaient aussi leurs Malocchio, leurs cauchemars et leurs Macret à eux, ils leur donnaient juste d’autres noms. »

 Pour retracer le parcours de Shell, on s’attachera plus particulièrement au motif récurent de la chute comme apprentissage par le vertige, la violence et le dépaysement brutal. Elle fait sa réapparition  en raison d’un sac à dos oublié : « tout s’est mis à tourner » (…) Mes mains ont fini par écouter la voix et elles ont lâché. » p36, p 39-41

 

Lecture comparative d’épisodes de chute

incipit, chute inaugurale qui peut être lue comme une annonce de celles à venir …ou de la chute du roman ! (Dans ce cas, on pourrait parler d’un roman construit sur la figure de l’épanadiplose : il finit comme il a commencé Une épanadiplose est une figure de style qui consiste à répéter, à la fin d’une phrase, le même mot ou locution que celui situé en début d’une proposition précédente.)

L’épanadiplose, par sa symétrie encadrante, met en valeur un mot, un groupe de mots ou une idée, qui produit un effet d’insistance.

 

pages 36-37,

deuxième mention de chute, petite enfance, Noël (p. 39-41),

relecture du sens de la chute et de l’aventure qui deviennent existentielles (p. 131-

132) « Là, j’ai eu une révélation (…) j’avais compris, rien de tout ça n’existait. (…) Et voilà, maintenant j’étais mort... »,

dernière chute : il s’agit d’une épreuve chevaleresque sur ordre de la Reine « tu dois sauter » (p. 215), acte de courage et de douleur comme dans les romans de fin’amor du Moyen-Âge. Toutes les dernières pages du roman sont consacrées à la chute, à son analyse et à ses conséquences. Ce que gagne Shell, c’est surtout le pouvoir de réhabiliter sa reine-muse et d’user du langage, même si c’est toujours un effort :

« J’ai recommencé, j’ai poussé les mots plus fort avec ma langue, des gros cubes de

métal qui abîmaient mes lèvres en sortant. » (p. 219).f

 

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