Ma Reine ( présentation générale faite lors du cours du 23 novembre) ( 1)
« J’étais bizarre, pas normal, plein de problèmes, d’accord. On n’arrêtait pas de me le répéter. Mais finalement tout le monde était comme moi. » Ma reine,
AU PAYS DES ENFANTS QUI FUGUENT
Scénariste et réalisateur né au début des années 70, Jean-Baptiste Andrea s’est toujours rêvé poète. Il envisageait l’écriture comme « l’endroit où (il) rêvait d’être » et le cinéma comme un moyen d’arriver à la littérature. Il a compris qu’il fallait « s’autoriser, oser se frotter aux titans ». Un jour de promenade avec son chien à la campagne, il a le déclic et écrit quasi d’une traite son premier roman, Ma reine.
Dans cette histoire d’un enfant évincé de l’école en raison de ses faibles capacités intellectuelles, vivotant avec ses parents dans une station essence, la montagne est un refuge.
La fugue met sur la route de cet innocent deux personnages : une jeune fille très directive,aux apparitions sporadiques,Viviane et un berger taciturne., Mati. Tous les romans de Jean-Baptiste Andrea portent la trace de l’enfance solitaire de l’auteur, ermite, « enfant-ours » disait sa mère, mais aussi de son envie d’envisager la nature comme un lieu du sacré, où la beauté nous accueille à bras ouverts et nous révèle.
Les trois s parus sont durs, porteurs d’une vision assez pessimiste de l’humanité, notamment des femmes qui sont souvent des personnages froids et indifférents à la détresse des fragiles héros.
Ils abordent la jeunesse, plus particulièrement l’enfance et l’adolescence malheureuses, avec une infinie délicatesse. Un sentiment d’impuissance et de solitude s’en dégage. Les héros sont souvent de jeunes garçons désarçonnés par l’existence, souvent entourés d’adultes violents et d’enfants pervers.
Les portraits d’adolescents sont particulièrement travaillés, tout en nuances.
Ils sont l’oeuvre des protagonistes eux-mêmes :-Tout le roman Ma Reine= Monologue intérieur ininterrompu de l’enfant Shell, plongée dans un point de vue interne du jeune garçon.
L’idiot
Dans Ma reine, c’est le narrateur lui-même qui dresse son portrait au vitriol avec un humour noir involontaire. C’est un enfant de douze ans, surnommé Shell en raison du blouson de la compagnie pétrolière qu’il porte quasi en permanence – nous n’apprendrons jamais son véritable prénom
Cette éthopée (une figure de style qui consiste à peindre des personnages ou des assemblées de personnages en peignant aussi leurs mœurs et leurs passions. ) étonnante, plongée dans la psyché d’un enfant souffrant de son image de déficient intellectuel, larvée d’euphémismes qui laissent deviner la maltraitance qu’il subit, permet un travail subtil sur la figure littéraire de l’idiot.
Le deuxième chapitre expose la situation de Shell ; il permet de lire en creux sa biographie et son caractère façonné par les remarques de son entourage. C’est « un attardé de fils »
On relève :
- des parents taiseux « Mais nous, on ne parlait pas, on s’était déjà tout dit. » ,
- la pauvreté (vêtements donnés, station peu fréquentée),
- la maladresse de l’enfant,
- les insultes qu’il subit.
Émerge le portrait d’un enfant de douze ans sans amis, non scolarisé, qui n’a connu que l’univers familial de la station.
Le chapitre qui débute page 31 décrit magnifiquement le fonctionnement mental de Shell, son décalage et le poids du regard dépréciatif des autres :
« Foudre de guerre. Génie. Lumière. C’était tout ce que je n’étais pas, on n’arrêtait
pas de me le répéter. Maintenant il faut que je le dise, je suis bizarre. Moi je ne trouve pas, mais les autres oui. »
« Je suis un peu comme elle (une Alfa Roméo), mais avec un moteur de 2CV dedans. »
Très souvent dans le roman apparaît le comparatif « comme un idiot ». Shell est un enfant qui éprouve des vertiges ou s’endort subitement quand il ressent de fortes émotions, et doit se boucher les oreilles « parce que trop de voix (lui) racontent trop de choses différentes. » Certains symptômes (voix et accès de violence) font songer à la schizophrénie sans qu’elle soit nommée. L’empathie est de mise pour lelecteur placé en permanence dans la peau et les pensées de Shell.
Toujours dans le deuxième chapitre, on trouve également un portrait physique haut en couleurs et un éclairage sur son échec scolaire . La voix intérieure de Shell y est particulièrement lucide et touchante, façon de sensibiliser le lecteur à ce type de personnalité fragile., il mentionne « quand même les choses qu’(il) fait bien » mais termine par une nouvelle anecdote de maltraitance du père. Shell relativise toujours : « Heureusement, c’était une dent de lait. » Ce portrait semble préparer à la fois la fascination que la Reine (autoproclamée) exercera sur lui et son extrême suggestibilité.
L’impulsivité est une des marques de caractère de Shell : il a des TOCS et peut réagir de façon inconsidérée, par exemple lors de l’épisode de la vitre ou avec son ennemi Macret.
À propos de son protecteur gitan Matti, il dit : « Je le surprenais qui me regardait un peu bizarrement de temps en temps, comme s’il se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire de moi. Un peu comme mes parents, finalement... »
Nous évoluons dans le monde du siècle dernier, dans les années 50-60. L’auteur parle de « dépaysement », du choix du passé comme un voyage, une évasion.
Shell subit dans un premier temps l’épreuve de la solitude. Tous les romans de Jean-Baptiste Andrea constituent des quêtes initiatiques, des contes réalistes où les jeunes héros affrontent des monstres cruels : éducateurs sadiques ou femmes froides. Ils y apprennent pas à pas à oser : s’affirmer, dire, transgresser.e
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