Severn Susuki ( approfondissement à lire pour mieux comprendre son discours)
La video de SEvern sur le site de Brut
Le 14 juin 1992, Severn Suzuki, alors âgée de 12 ans, a pris la parole devant les 110 chefs d’état et environ 2 400 représentants d’organisations non gouvernementales présents à la Conférence des Nations Unies consacrée au développement et à l’environnement qui s’est tenue à Rio de Janeiro.
Le dernier jour du sommet, alors qu’elle comptait plier bagage, on lui accorde un temps de parole lors d’une session plénière.
Elle fut ovationnée par les participants…
Etude du discours: A lire même si c'est un peu long: vous y trouverez les réponses au questionnaire que j'ai donné au classe.
1.1. Une personnalité inattendue dans un contexte convenu
Fille de l’écrivaine Tara Elisabeth Cullis et du généticien canadien David Suzuki, Severn C.-Z. n’est pas connue du grand public au moment où elle prend la parole à l’ONU : elle avait créé avec quelques amis un groupe environnemental pour enfants à Vancouver baptisé The Environmental Children’s Organization. Apprenant la tenue d’une réunion internationale consacrée à la Terre, elle avait organisé une collecte de fonds afin de participer au Sommet des O.N.G. environnementales en marge de la rencontre à l’ONU. Elle s’y était vu proposer par le secrétaire général d’alors, Maurice Strong, un bref temps de parole dans l’hémicycle officiel (Vidal 2022). Plusieurs objectifs importants y étaient annoncés (Collectif 1992), bien que, pour l’essentiel, il s’agissait d’arriver à concilier le développement économique mondial avec la protection de l’environnement.
Dans ce cadre, le discours de Severn C.-Z. répond à trois objectifs :
1.assumer une triple représentation – son association, « les générations futures » (Malnis 2019) ainsi que les O.N.G. –,
2. lier le problème de l’écologie mondiale aux problèmes sociaux dont les favelas de Rio constituent le symbole
3.faire agir les dirigeants mondiaux concrètement contre la pollution.
1.2. Un discours délibératif
La prise de parole de Severn C.-Z. est du côté du genre délibératif pour plusieurs raisons.
Son discours s’effectue dans le lieu caractéristique de la délibération politique internationale et il y exprime une double proposition aux adultes : changer les habitudes de consommation (« pour vous dire, à vous les adultes, qu’il faut changer vos habitudes »), puis rassurer les enfants quant à la possibilité de vivre sans crainte sur Terre (« Les parents devraient pouvoir réconforter leurs enfants en leur disant : Tout va bien se passer, ce n’est pas la fin du monde, et nous faisons et faisons encore de notre mieux. »).
Troisièmement, Severn C.-Z. renforce sa proposition par le biais de plusieurs exemples – qui sont chargés de décliner l’urgence de la résolution proposée à travers diverses situations. Severn C.-Z. s’y applique en relevant celle des hommes ou des nombreux animaux qui meurent sur la planète : « Je suis ici pour parler au nom des enfants affamés du monde entier dont les cris ne sont pas entendus. Je suis ici pour parler au nom des innombrables animaux qui meurent sur cette planète, car ils n’ont nulle part où aller. »
Ou en évoquant la situation des espaces sauvages qui disparaissent : « J’ai rêvé de voir les grands troupeaux d’animaux sauvages, les jungles et les forêts tropicales pleines d’oiseaux et de papillons, mais je me demande maintenant s’ils existeront même pour que mes enfants les voient. »
Ces exemples sont pour certains décrits plus longuement via une figure que l’on pourrait rapprocher de la description ou ekphrasis, c’est-à-dire d’« un discours qui présente en détail et met sous les yeux de façon évidente ce qu’il donne à connaître ». C’est le cas des nombreux poissons morts qu’elle explique avoir trouvés « plein de cancers » ou encore d’un petit enfant rencontré à l’occasion de sa visite dans les favelas de Rio :
Il y a deux jours, ici au Brésil, nous avons été choqués lorsque nous avons passé du temps avec des enfants vivant dans la rue […]. Si un enfant des rues qui n’a rien est prêt à partager, pourquoi sommes-nous encore si avides de tout ? […] je pourrais être un de ces enfants qui vivent dans les favelas de Rio.
Le renforcement de ces exemples se fait aussi grâce à la convocation de situations puisées dans l’expérience quotidienne ; ils accentuent alors le sentiment d’anxiété suscité par l’effondrement redouté et mettent en exergue une sensation de changement d’époque : les générations précédentes pouvaient être insouciantes alors que les générations suivantes sont angoissées par les problèmes écologiques : « J’ai peur de m’exposer au soleil maintenant, à cause des trous dans notre ozone. J’ai peur de respirer l’air, parce que je ne sais pas quels produits chimiques il contient. »
Quatrième et dernier point : Severn C.-Z. choisit de justifier l’opportunité de sa proposition – « l’utilité » en termes aristotéliciens (Aristote 2007 : 117) – en mettant en avant le bonheur et le bien collectif sur lesquels l’action qu’elle propose pourrait déboucher. Ce faisant, les adultes pourraient « rassurer les enfants » : leur faire connaître le monde naturel dans lequel ils ont autrefois vécu normalement, ou encore mettre en acte les « paroles d’amour » qu’ils leur destinent habituellement. Ces procédés relèvent de l’amplification qui, mis au service de la proposition délibérative, sert à la création et à la promotion d’un horizon commun. Les valeurs y sont alors partagées par les membres de la communauté ; ici, le respect de l’environnement, la solidarité et l’amour entre les êtres vivants.
Cette utilisation de l’épidictique se manifeste également dans la présentation d’une vision universelle de l’humanité (« nous sommes une même famille », « nous sommes dans le même bateau ») que Severn C.-Z. oppose au gaspillage et aux intérêts individuels. En effet, pour illustrer cette idée, elle recourt au blâme en critiquant les objectifs habituellement attribués aux décideurs mondiaux (ne pas « perdre une élection ou quelques points en bourse ») ainsi qu’à une triple répétition : « nous achetons et nous jetons, nous achetons et nous jetons, nous achetons et nous jetons et pourtant les pays du Nord ne partageront pas avec les nécessiteux ». Présentant la pollution sous son angle inutile et la lutte contre celle-ci comme une nécessité, Severn C.-Z. propose donc aux adultes d’agir concrètement. Elle les conforte dans un rôle actif et positif vis-à-vis du problème écologique et semble donc les réinstaller dans une véritable disposition à l’action en faveur de l’écologie.
Pour
ce faire, elle s’emploie à construire auprès de son auditoire une image
d’elle-même qui tranche avec celle habituellement affichée par les
orateurs dans des circonstances internationales similaires. En termes
rhétoriques, ce positionnement atypique rencontre la problématique de la
construction de l’ethos. Cette notion issue de la tradition
aristotélicienne peut être définie comme un moyen de preuve à la
disposition de l’orateur pour persuader son auditoire à agir
conformément à son objectif. Distingué du pathos ou du logos, l’ethos
se concentre sur la mise en avant par l’orateur de tel ou tel élément
de sa personnalité devant son auditoire, tout en veillant à s’adapter à
celui-ci .
Dans le discours, cette preuve est développée en trois temps. Severn. C.-Z. mentionne d’abord le caractère tout à fait exceptionnel de sa présence en utilisant à plusieurs reprises l’anaphore selon laquelle elle « n’est qu’une enfant ». Recourant à une forme de captatio benevolentiae, elle souligne sa qualité d’enfant en évoquant son manque de connaissances (« je n’ai pas toutes les solutions ») ou en tenant des propos qui semblent relever de l’évidence (« l’argent de la guerre pourrait servir à sauver l’humanité » ou encore « je sais que nous faisons partie d’une famille »).
Dans un second temps cependant, et comme pour compenser cette présentation modeste, la jeune oratrice rappelle sa qualité de représentante d’une O.N.G. composée d’enfants qui se proposent « de faire la différence » et d’envoyer un message aux adultes afin de leur dire de changer « leurs habitudes ». Ensuite, elle se propose de représenter, à travers son discours, l’ensemble de la jeunesse : « je suis ici pour parler au nom de toutes les générations à venir ». Dans ce cadre, la jeunesse apparaît comme un groupe en souffrance qui doit aussi supporter ses douleurs en silence. La nature paraissant sur ce point semblable à la jeunesse, cette dernière serait davantage capable de la défendre : « je suis ici pour parler au nom des enfants affamés du monde entier dont les cris ne sont pas entendus. Je suis ici pour parler au nom des innombrables animaux ». Se faisant, Severn C.-Z. cherche à installer dans son auditoire l’idée que s’en prendre à la nature, c’est aussi s’en prendre à la jeunesse et inversement. Cette représentation ne l’empêche pas d’entrer en empathie avec son auditoire en tentant de le lier lui aussi à la jeunesse. Pour ce faire, elle évoque d’abord des scènes d’enfance communes à nombre d’entre eux : une partie de pêche avec un parent (« j’allais pêcher à Vancouver, chez moi, avec mon père ») ou un rêve de nature (« j’ai rêvé de voir les grands troupeaux d’animaux sauvages, des jungles et des forêts tropicales pleines d’oiseaux et de papillons »). Elle rappelle ensuite la supériorité des liens familiaux sur les identités professionnelles ou politiques :
Vous êtes des délégués de vos gouvernements, des hommes d’affaires, des organisateurs, des journalistes ou des politiciens. Mais en réalité vous êtes des mères et des pères, des sœurs et des frères, des tantes et des oncles et vous êtes tous des enfants de quelqu’un.
Dans un troisième temps, comme pour parachever la construction de ce lien entre la jeunesse, sa représentation et le monde des adultes, Severn C.-Z. emploie un « nous » à la tonalité épidictique. Celui-ci ne désigne, au début de son discours, que son groupe de jeunes venus à l’ONU (« Vanessa Suttie, Morgan Geisler, Michelle Quigg et moi. Nous avons récolté tout l’argent nécessaire pour venir ici nous-mêmes faire 5 000 miles ») en opposition aux adultes présents (« pour vous dire, à vous les adultes »). Ce « nous » se transforme peu après en un « nous » englobant et universel qui finit, au milieu de son discours, par intégrer complètement les adultes. Severn C.-Z. rappelle en effet l’importance de leur identité commune via les liens familiaux : « nous faisons tous partie d’une famille forte de 5 milliards d’individus ». Elle s’intègre elle-même dans ce groupe lorsqu’il s’agit d’évoquer les responsabilités vis-à-vis de la nature : « dans mon pays, nous faisons tellement de déchets, nous achetons et nous jetons » ; ou encore « pourquoi sommes-nous encore si avides de tout ? ». Cependant, ce « nous » se dissocie à nouveau dans la péroraison du discours afin de placer les adultes en face de leurs responsabilités vis-à-vis des enfants et de leur besoin de protection. Ce procédé a pour but de renforcer l’argument ad hominem qui occupe le cœur de l’argumentation de Severn C.-Z. et que l’on peut résumer ainsi : les adultes enseignent aux enfants des règles morales et pratiques qu’ils ne respectent pas eux-mêmes :
À l’école, même à la maternelle, vous nous apprenez comment nous comporter dans le monde. Vous nous apprenez à ne pas nous battre avec les autres, à résoudre les problèmes, à respecter les autres, à nettoyer notre gâchis, à ne pas blesser d’autres créatures, à partager, à ne pas être avide. Alors, pourquoi allez-vous faire les choses que vous nous dites de ne pas faire ?
Dès lors, après avoir annoncé qu’elle n’était pas à sa place, Severn C.-Z. se présente comme la déléguée d’une jeunesse qui, à l’image de la nature, est certes en souffrance mais demeure malgré tout ouverte aux adultes. C’est pourquoi les nombreuses catégories qu’elle tâche de mobiliser relèvent d’une volonté commune, englobante (« toutes les générations à venir », « tous les enfants affamés », etc.) ou collective (« nous sommes tous dans le même bateau »). Celles-ci impliquent un type d’auditoire dont la portée est universelle et que Severn C.-Z. tente précisément de mettre au service de sa position argumentée en faveur de l’écologie.
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